L’école «thérapeutique»

Ce chapitre est tiré du livre The Story of the Albany Free School: Making It Up as We Go Along rédigé par Chirs Mercogliano qui a enseigné dans l’État de New York à Albany Free School, également connu sous le nom de l’École libre, pendant plusieurs décennies et y a travaillé comme directeur. Dans ce livre, il y raconte l’histoire, les succès et l’approche de cette école qui enseigne à des jeunes âgés de 2 à 14 ans. Dans ce chapitre, l’auteur commence par discuter de comment certaines situations d’apprentissage impliquant des enfants défavorisés ou en difficulté ont été traitées au cours des années et de comment ces élèves ont pu guérir leurs blessures psychologiques et évoluer dans le contexte d’une éducation libre et démocratique. Il raconte également comment d’autres élèves ont su tirer profit dans leurs éducations de la liberté qui leur était offerte à l’École libre. (Cliquez ici pour vous procurer la version anglaise du livre.)

 ‘Les cœurs sages savent faire ressortir la vérité de paradoxes’

– D’un hymne protestant

Il n’y a aucun doute, nous sommes différents de la plupart des écoles. Par exemple, à toutes les fois que nous croisons d’autres groupes de garderies ou d’écoles maternelles, je suis toujours impressionné par l’ordre dans lequel se trouvent les enfants alors qu’ils se déplacent deux par deux. Connaissant mes élèves comme je les connais, j’ai de la difficulté à imaginer comment ces enfants peuvent être aussi dociles jusqu’à ce qu’un d’entre eux fasse un pas de travers et que l’on découvre que chacune de leurs actions est surveillée par un adulte à proximité prêt à faire une réprimande.

Entendons nous bien, je ne préconise pas que de jeunes enfants aient le droit d’aller courir en plein milieu des rues pour apprendre à propos du trafic. C’est juste qu’en général, à l’École libre, nous semblons donner plus de liberté à nos jeunes pour qu’ils explorent leurs curiosités. Lorsque nous quittons pour le parc, la scène ressemble au départ d’une course de Formule 1, une douzaine d’enfants criant à partir de la ligne de départ se déplaçant à toute vitesse jusqu’au prochain coin de rue, où ils attendent que les autres les rejoignent. Pour assurer la sécurité des enfants, nous leur disons simplement dans des termes clairs que ceux qui ne peuvent démontrer qu’on peut leur faire confiance dans les rues auront à tenir la main d’un enseignant jusqu’à ce qu’ils montrent qu’on peut leur faire confiance dans de telles situations. Dans 99% des cas, c’est tout ce que ça prend.

Entre temps, étant donné que nous acceptons fréquemment des élèves en difficulté et puisque nous formons un groupe hétérogène – ce qui inclut les enseignants –on se fait souvent demander si nous sommes un genre d’école spéciale pour, vous savez des élèves «spéciales» (à problèmes). Bien sûr, je veux toujours leur répondre « oui» parce que tous les enfants sont spéciaux et tous les enfants ont des difficultés. En fait, on a tous des difficultés, c’est dans notre nature.

Nous ne sommes pas une école qui est structurée pour quiconque en particulier. Années après années, nous acceptons tout simplement ceux qui souhaitent venir à notre école et, puisque nous sommes à peu près la seule alternative abordable aux écoles conventionnelles d’une région métropolitaine de plus d’un quart de millions d’habitants, où la seule condition d’admission est un désir sincère de devenir un membre à temps plein de la communauté de l’école, vous pouvez être sûrs qu’à chaque année, plusieurs enfants ayant des personnalités fort intéressantes se joignent à nous. Je dirais que nous sommes l’école du dernier recours pour à peu près un tiers de nos 50 élèves, qui ont entre 2 et 14 ans. Un autre tiers vient à l’école parce que leurs parents et eux sont attirés par notre approche hors du commun en éducation, alors qu’un dernier tiers de nos élèves fréquente notre école parce qu’ils habitent à proximité. Ce dernier groupe a plus de difficultés à s’adapter à notre approche particulière et, lorsque c’est le cas, nous essayons de trouver des terrains d’entente dans la mesure du possible.

Nous nous considérons une «école thérapeutique». Mary[1] dit que notre école ressemble à un test Rorschach, voulant dire que ce que quelqu’un vit à notre école est simplement une manifestation externe de ce qui se passe à l’intérieur de la psyché de cette personne. En d’autres mots, si une personne a une idée préconçue à propos de notre école, ou de la vie en général, bien, plus tôt que tard, cette personne percevra à notre école une réalité qui confirmera ses préconceptions. Pour cette raison, nous disons toujours aux parents qui visitent l’école que si leurs enfants se joignent à nous parce qu’ils avaient des problèmes dans une autre école, il y a de bonnes chances que les mêmes problèmes refassent surface d’une manière ou d’une autre à l’École libre, malgré que nous soyons si différents. Ici, la différence est que nous allons les aider à trouver de vraies solutions.

C’est ainsi que nous souhaitons fonctionner. C’est pourquoi nous avons si peu de règlements fixes. Nous voulons qu’il y ait un espace pour que les choses puissent se dérouler de travers pour que les enfants puissent apprendre comment corriger leurs erreurs, d’où l’idée «d’école thérapeutique». Je mets l’expression entre guillemets pour exprimer que nous ne sommes pas une école pour élèves à problèmes, nous ne le sommes certainement pas. Nous sommes un endroit où c’est correct d’amener ses problèmes, avec l’idée de thérapeutique qui implique, comme un bon thérapeute le ferrait, que nous encourageons et invitons des grondements internes de la psyché à faire surface. Puis, nous travaillons ensembles ou nous nous efforçons de manière individuelle, peu importe le cas, à trouver un dénouement logique à nos ennuis. Par contre, la logique à laquelle je fais référence ici en est une dans laquelle règnent ironies et paradoxes.

En de termes plus simples, il s’agit d’apprendre de ses propres erreurs, ce qui, selon ce que plusieurs affirment est la source des meilleurs apprentissages. Lorsque nous accueillons des «cas problèmes», nous nous attendons à ce qu’ils exploitent au maximum la liberté qui leur ait offerte et à ce qu’ils enclenchent un processus d’étude accéléré et imaginatif basé entièrement sur l’essai et l’erreur.

Je me rappelle de Terry, qui, aujourd’hui, doit être dans la vingtaine. Au regard perçant et avec un aire charismatique et tumultueux, à l’âge de dix ans, Terry était né pour régner. Enfant unique de parents alcooliques divorcés, il était sûr qu’il avait déjà appris tout ce qui était à savoir à propos de l’univers. Entre temps, son insistance à tracer son propre chemin l’avait rendu inacceptable dans les écoles de son quartier. Terry avait trouvé le moyen de se joindre à nous. Il était au tant égocentrique qu’espiègle. Il adorait mener au tant que les autres enfants aimaient le suivre.

Vous connaissez la réponse habituelle lorsque des jeunes se font prendre la main dans le sac : « C’était son idée » ou « C’était pas moi, c’est lui ». Bien, aussitôt que Terry est arrivé, son nom a commencé à se faire entendre dans à peu près chacune de ces conversations. Ce fut par chance pour Terry que, contrairement à ses anciennes écoles, nous préférions récompenser le leader que de punir les suiveurs. Les punitions ont souvent impliqué que les suiveurs eurent à récompenser le leader pour ses services de leadership. Une fois, lorsque nous étions en expédition d’une semaine dans les montagnes Berkshire dans l’ouest du Massachusetts, Terry a établi un record de tous les temps pour ce genre de bonus.

Il s’agit d’un exemple parfait de comment l’École libre utilise des paradoxes et des métaphores pour aider avec la guérison d’enfants blessés sur le plan émotionnel, dont le nombre semble grandir chaque année dans la société. Alors que nous étions littéralement en train de nous tracer un chemin jusqu’au sommet d’une montagne isolée, où nous allions camper dans une vielle grange sur une terre donnée à Mary par sa mère. Chaque jour, lorsque nous prenions la route, c’était Terry qui faisait la course jusqu’au devant du groupe de trekkeurs pour ouvrir le chemin à l’aide d’une hachette et d’un sécateur. Chaque jour, les autres enfants le suivaient aveuglément, même si Terry, étant un garçon de villes, n’avait absolument aucune idée de comment trouver son chemin en forêt. Finalement, dans un mélange d’exaspération et d’humour – se perdre dans ces bois n’est pas une farce – nous les avons avertis que la prochaine fois qu’ils s’égaraient dans la mauvaise direction derrière Terry, chacun d’eux aurait à payer 50¢ à Terry. Étant un jeune entrepreneur, Terry a réussi à recevoir des dons de ses pairs à quelques reprises au cours de la durée de l’expédition et est retourné à l’école les poches pleines. Les autres jeunes étaient tellement mécontents vers la fin de la semaine qu’ils ne suivirent plus jamais Terry pour le reste de l’année scolaire.

L’histoire continue. Il n’y a pas très longtemps, Terry est venu à l’école pour une visite. Devenu un grand et élégant jeune homme, il nous a annoncé comment il avait joint l’armée après avoir reçu son diplôme du secondaire. Il nous a dit qu’il avait l’intention d’en faire une carrière comme l’avait fait son grand-père, son père et plusieurs de ses oncles. Toutefois, après avoir complété la formation de base et avoir essayé un des domaines de spécialisation plus macho, il a conclu que de travailler comme soldat n’était pas ce que son cœur lui indiquait de faire après tout. Il a réussi à se retirer des forces armées de manière légale et honorable et est retourné à la maison. Entre temps, les hommes de sa famille furent dégoutés par son choix et Terry eut de la difficulté avec leurs réactions.

La famille de Terry était très proche les uns des autres. Il y a avait beaucoup en jeu pour Terry. Ce qui m’a le plus frappé lors de sa visite fut la clarté de son esprit et son désir de faire face au défi que représentait la réaction des aînés de sa famille. Il savait et croyait en ce qu’il faisait.

Il y a plusieurs années quelques hommes et moi avons invité un certain nombre des garçons plus grouillants de l’école à une rencontre d’un groupe d’hommes d’une durée d’une fin de semaine sur une terre ancestrale d’une ainée de la nation Seneca dans l’ouest de l’État de New York. Au cours de la fin de semaine, un de nos garçons, qui avait d’occasionnels sauts d’humeur volcaniques, s’est chamaillé avec un autre des garçons et, à un certain point, l’a chassé avec son canif. Heureusement, deux des hommes furent en mesure d’arrêter Peter avant que quiconque ne soit blessé.

Les hommes qui présidaient le groupe, une combinaison de membres des Premières Nations et d’Américains, étaient confus quant à comment réagir à la situation. L’entente relative à l’interdiction de toutes formes de violence dans le groupe avait clairement été brisée. Le groupe devait-il punir Peter ou le renvoyer chez lui? Les hommes de l’École libre souhaitaient que le groupe de garçons s’assoit ensemble et trouve une façon de solutionner le problème alors qu’ils avaient chacun leur responsabilité dans la dispute. Plusieurs étaient en faveur de l’idée. Par contre, Peter refusait catégoriquement de prendre part à ce groupe de discussion. Il était trop frustré, il avait trop honte et avait été terrifié par la force de sa réaction.

Finalement, la personne du groupe en charge des jeunes garçons décida de consulter Grand-mère Twylah, qui n’était pas activement impliquée dans le groupe, bien qu’elle fût celle qui avait invité le groupe à venir. Cela finit par être une très bonne décision. Grand-mère Twylah insista pour que Peter prenne la parole immédiatement et pour accompagner le jeune garçon très inquiet à son local.

Facilement âgée de plus de 70 ans, Grand-mère Twylah a instantanément charmé Peter avec un sourire ridé d’acceptation inconditionnelle. Elle commença en lui disant qu’elle ressentait qu’il avait eu des problèmes à contrôler son tempérament pour une bonne période de temps. Il lui signala que oui en hochant de la tête. Puis, elle lui demanda s’il était au courant que certains hommes avaient suggéré qu’il soit renvoyé chez lui. Cette fois, il secoua sa tête de gauche à droite. Grand-mère Twylah n’allait pas permettre que cela se produise. Elle lui expliqua qu’elle savait qu’il était venu sur sa terre pour que ce problème puisse survenir pour qu’il ait l’opportunité d’apprendre à gérer la force de sa colère. Se retournant vers moi, elle exprima que, dans la tradition Seneca, les enfants ne sont pas punis pour leurs mauvaises actions parce que ces actions contiennent des leçons dont chacune doit être répétée jusqu’à ce qu’elle soit apprise. Comme Peter, la seule façon de réagir à laquelle je pus penser fut de hocher la tête.

Les gens des Premières Nations apprécient autant que quiconque la force des métaphores. Grand-mère Twylah demanda à Peter s’il serait prêt à enterrer son canif sous un des arbres de sa propriété afin de symboliser sa volonté à apprendre à faire la paix à toutes les fois que sa colère émergerait. Puisque Peter avait récemment reçu ce canif en cadeau et qu’il avait une grande valeur à ses yeux, ce ne fut pas une décision facile à prendre. Il prit son temps pour y penser avant de consentir à la suggestion de Grand-mère Twylah.

Peter n’était plus le même jeune homme de 9 ans lorsqu’il revint à la maison le dimanche soir. Aujourd’hui, il a 18 ans et un tempérament calme. Il travaille comme moniteur dans un camp d’été où il passe ses étés.

Bon, vous allez peut-être vous demander, mais quant est-il des autres enfants, ceux qui ne sont pas des cas problèmes, qui ne testent pas sans cesse les limites, qui veulent étudier et aller en classe de manière régulière. Il s’agit d’une question importante dont la réponse est en deux parties. Premièrement, je crois qu’il est essentiel pour les enfants, même les plus jeunes, d’apprendre à s’entendre avec toutes sortes de personnes. C’est dans ce genre de contexte que les enfants commencent à explorer leurs limites personnelles, à apprendre à qui faire confiance, de qui se méfier, quand demander de l’aide et quand se prendre en charge. Ça nous amène à discuter d’un des aspects fondamentaux d’une vraie communauté : lorsqu’une personne souffre, tout le monde souffre et nous pouvons tous apprendre des erreurs des autres.

À quel point le manque de discipline stricte à l’École libre devient-il injuste envers les autres enfants ? La clé, ici, je crois, est l’équilibre. Si la balance penche trop du côté explosif, tout le monde se fait rabaisser au niveau du vacarme et le chaos devient le résultat final et non pas des apprentissages. Nous avons appris au cours des années que, quelques fois, il est nécessaire de dire à un enfant difficile que, malheureusement, nous ne sommes pas la place pour elle ou lui. Je me rappelle de deux occasions dans l’histoire de l’école lorsque des enfants ont voté d’expulser des enfants à problèmes chroniques. Ce genre de décisions drastiques ne fut que prises qu’après que de multiples avertissements se soient avérés infructueux.

Dans la majorité des cas, les jeunes à problèmes qui refusent de changer décide eux-mêmes de retourner dans le cadre «sécuritaire» et prédictible des écoles sous haute surveillance. Ils ressentent peut-être qu’ils se sont rendus aussi loin qu’ils le pouvaient à ce moment-là de leurs vies. Ironiquement, ces jeunes semblent avoir beaucoup de succès dans leur transition vers l’école publique.

Lorsqu’un équilibre adéquat est maintenu, les jeunes en difficulté qui tentent d’échapper à la scolarité finissent plus tôt que tard à s’investir dans des processus d’apprentissage dans lesquels tant d’enfants sont impliqués. Soudainement, un jour, vous les voyez assis seuls à lire un livre ou à participer à une classe de mathématiques ou à amorcer un projet très stimulant ou un autre. Charlene, une des enseignantes, sera en train de diriger une session de poésie et vous les trouverez plantés juste à côté d’elle, rédigeant des pensées très songées sur papier. La poésie, comme Charlene vous le dirait, est très souvent la clé qui ouvre les portes fermées de l’esprit.

De toute façon, c’est aussi important de ne pas laisser des non-participants déranger ceux qui veulent travailler de manière concentrée que de donner à de récents réfugiés d’écoles conventionnelles ou à des enfants très frustrés un espace pour redécouvrir la joie et le plaisir d’apprendre. Nous faisons de notre mieux pour garder un équilibre de cette façon et, comme dans bien des situations, nous prenons quelques risques.

Billy était un garçon costaud et maladroit qui semblait être ennuyeux et stupide en surface, même un peu déficient. Son visage débordait d’acnés et son sourire était un peu croche. Les parents de Billy avait fini par le retirer de leur école publique locale à cause de son habitude chronique d’inviter les abus des autres élèves qui se faisaient souvent plaisir à se laisser tenter. Une fois, un groupe de garçons l’a même mis dans un dumpster derrière l’école qu’ils fréquentaient. Par ailleurs, le père de Billy était schizophrénique ; lorsqu’il ne se sentait pas bien, toute la famille écopait.

Ce ne fut pas surprenant que Billy, vivant toutes sortes de difficultés émotionnelles et sociales, soit arrivé à l’École libre avec un passé rempli d’échecs scolaires et avec aucun intérêt pour les apprentissages. Finalement libre, il préférait généralement être assis toute la journée à déranger les autres enfants, tant comme alternative à l’ennui que comme façon d’avoir de l’attention.

Heureusement, nous nous sommes tannés de voir Billy sans objectif. Une journée, quelqu’un fit don d’un vieux radiocassette et de plusieurs cassettes des années 60 et 70 alors que le père de Billy était un hippy et un très grand fan de ce genre de musique. À partir de ce moment, notre adolescent commença à passer la plupart de ces journées à écouter de la musique – un premier pas dans la bonne direction. Je suis demeuré inquiet car il était encore en retard de plusieurs années sur le plan académique et, évidemment, dépressif. Réussir à lui faire faire quoique ce soit d’autre que d’écouter ses cassettes était comme essayer de soulever un bloc de roche avec un levier fait de styromousse.

Tout continua ainsi jusqu’au jour où il s’est mis dans la tête d’organiser une danse à l’école pour laquelle il serait le DJ. La danse fut un franc succès et, soudainement, Billy avait un statut auprès de ses pairs dont il n’avait jamais bénéficié de sa vie.

Espérant construire autour de son succès de départ comme disque jockey, j’ai pensé demander à Billy s’il serait intéressé à devenir un apprenti dans une station de radio locale, si une station le prendrait. Le visage de Billy s’est illuminé à l’idée de cette possibilité. J’ai donc commencé à faire quelques appels. Par chance, la première station que j’ai appelée m’a fait part de son intérêt pour le projet. Le DJ qui répondit à mon appel s’est porté volontaire pour prendre Billy sous son aile et, lorsque Billy s’est présenté pour sa première séance, le DJ l’a fait parler en onde. Notre jeune apprenti finit par obtenir son permit FCC et par démarrer sa propre station de radio dans son voisinage, et ce, en moins de trois mois après ses débuts.

Billy devint trop grand pour l’École libre et retourna à l’école publique. Il prit la décision de changer d’école de par lui-même étant donné que ni ses parents, ni moi ne croyaient qu’il était prêt à faire la transition vers le monde effroyable des échecs et des abus d’où il venait.

En quittant, Billy nous a démontré à quel point il était débrouillard. Ce fut un vrai coup d’état de sa part. Une journée, à l’insu de tout le monde, il réussit à persuader sa tante d’aller visiter l’école secondaire près de chez elle. Sur place, il a également convaincu sa tante de prétendre qu’elle était sa tutrice légale et de l’inscrire sur le champ. Ça ne s’est pas produit d’une manière aussi improvisé que ça en avait l’air. La tante de Billy avait critiqué à maintes reprises les parents de Billy de laisser leur fils aller à une école où «il ne faisait rien toute la journée». Billy a su s’organiser pour obtenir ce qu’il voulait.

Personne ne fut plus surpris que moi lorsque j’ai reçu un appel du nouveau directeur de Billy le jour suivant qui me demandait le relevé de notes de son nouvelle élève et un peu d’informations à son sujet. Sa mère et moi avons convenu qu’il n’y avait pas beaucoup d’autres choses à faire rendus à ce point à part de respecter la détermination de Billy à fuir sa liberté. Deux semaines après avoir habilement orchestré son transfert, j’ai appris que Billy avait déjà commencé une station de radio à sa nouvelle école et que son directeur l’avait sur les ondes à tous les matins avant d’effectuer les messages ! Billy, qui, par ailleurs, se fait un devoir de garder contact avec nous, a fini par très bien évoluer sur le plan scolaire au secondaire.

John fut un autre garçon qui nous est venu avec plusieurs blessures émotionnelles. L’agence de la protection de l’enfance avait retiré John de la garde de sa mère à cause de la négligence extrême de celle-ci. Cela s’est produit dans la région isolée de l’État de New York où sa famille vivait dans la pauvreté. La jeune mère de John travaillait à l’occasion comme prostituée afin de rejoindre les deux bouts laissant souvent son jeune garçon à lui-même.

John fut adopté à l’âge de trois ans. Sa nouvelle famille avait également ses difficultés. Son père adoptif était un vétéran handicapé de la Deuxième Guerre mondiale et était déjà dans la soixantaine. Il était alcoolique et souffrait, je le crois bien, d’un syndrome de stress post-traumatique. Il avait également un cancer, ce qui veut dire que John était préoccupé par la peur de voir son nouveau père mourir. La mère adoptive, une femme sensible et calme qui manquait de confiance en elle, était plus jeune que son mari d’une génération et l’a divorcé deux ans après l’adoption à cause des abus de son mari en termes de consommation d’alcool. Elle prit alors la garde de John.

Les traumatismes psychologiques de John n’ont pas sérieusement freiné son développement mental ou son désir d’apprendre. Par contre, ils avaient laissé John confus émotionnellement, malheureux et avec des difficultés à se faire des amis. La seule façon que John avait de vivre sa tristesse, ses frustrations et son désespoir refoulés était de jouer à la victime, un peu comme Billy, en invitant ses camarades de classe à se moquer de lui et à le bousculer, alors qu’il refusait obstinément de se défendre. Ensuite, il s’isolait pour de longues périodes de temps, se sentant désabusé et négligé – une reconstitution flagrante des malheurs qu’il avait vécu plus jeune.

Un jour, les jeunes qui avaient l’habitude de bousculer John ont pris le problème en main en demandant la tenue d’une assemblée démocratique à propos du constant refus de John à se défendre. Ils ont voté en faveur d’une motion qui imposerait à John de s’asseoir seul – pour aussi longtemps que nécessaire – jusqu’à ce qu’il demande la tenue d’une assemblée et qu’il démontre qu’il travaillerait à mettre fin à ses comportements autodestructeurs.

Le plan des jeunes fut un succès, au tant que je suis sûr qu’ils étaient confiants que ça allait fonctionner. Après s’être entêté pendant deux jours, John est devenu si frustré d’être en isolation qu’il a demandé avec colère la tenue d’une nouvelle assemblée dans laquelle il a fini par donner beaucoup de difficultés à ses persécuteurs et par promettre de se défendre dans le futur.

Heureusement pour tous les partis impliqués, ce fut une promesse que John respecta. Il est par la suite devenu un membre régulier de ce groupe de garçons. Tôt après avoir effectué des progrès, il a décidé d’écrire sa biographie. Je lui ai suggéré qu’il utilise l’ordinateur. À partir de ce moment, il passa des douzaines d’heures, jour après jour, devant l’ordinateur de par lui-même. Ce fut merveilleux de voir John se dévouer à ce processus d’autoguérison.

John est éventuellement également devenu trop grand pour nous et décida d’aller dans une autre école alternative plus près de chez lui, en région, où il a très bien évolué. Je crois qu’il n’est pas encore sorti des bois complètement, mais il a clairement su utiliser son temps pour amorcer ce qui sera probablement un processus de guérison de la durée de toute une vie.

Allan s’est joint à nous un peu plus vieux, à l’âge d’onze ans, un garçon bourgeonnant, avec plusieurs idées arrêtées. Ses performances sur le plan scolaire avaient toujours été médiocres, un peu comme son attitude à propos de presque tout. Lorsqu’il a commencé à refuser complètement d’aller à l’école, ses parents ont décidé d’essayer notre école. Allan avait souffert d’abus et de négligence étant plus jeune. Bien que sa mère fût une alcoolique qui était demeurée sobre depuis des années et qui avait récemment marié un homme qui allait devenir le beau-père d’Allan, Allan continua de démontrer plusieurs symptômes psychosomatiques comme des tiques nerveux et uriner au lit. Heureusement, le trouble du déficit de l’anxiété et de l’hyperactivité n’avait pas encore été inventé. Allan aurait surement été un excellent candidat pour ce diagnostique. Il avait beaucoup d’énergie, était nerveux et ne pouvait rester sur place longtemps. Son agitation rendait improbables toutes formes de progrès dans des matières comme les mathématiques et la lecture.

Naturellement, on avait des inquiétudes par rapport à Allan sur le plan académique, bien qu’Allan n’en avait pas. Les parents d’Allan étaient assez soulagés du soudain revirement de situation par rapport à l’attitude de leurs fils pour l’école qu’ils étaient prêts à adopter notre approche non orthodoxe pour l’éducation d’Allan, approche qui consistait surtout à donner à Allan la liberté de faire ce qu’il voulait.

Nous avons rapidement découvert qu’Allan aimait beaucoup les animaux, la chasse, la pêche, se retrouver en nature. Lors d’une autre de nos randonnées de 5 jours vers la ferme de Mary à Berkshire, Allan passa la majorité de son temps à essayer d’attraper des animaux en faisant des pièges improvisés. Ses premiers essais furent sans succès, mais il se présenta à l’école le lundi suivant avec un livre sur comment trapper des animaux qu’il avait obtenu à la bibliothèque. On ne l’avait jamais vu auparavant avec un livre. Il passa les quelques semaines suivantes à lire et à concevoir des trappes dans notre petit atelier – impressionnant pour quelqu’un sensé avoir des troubles d’attention. Ça n’a pas pris beaucoup de temps avant qu’il commence à travailler sur ses propres plans de trappes, qui étaient assez ingénieux.

Ironiquement, à Albany, des animaux encore bébés sans défense commencèrent à tomber dans les pièges d’Allan. Il commença à investir la même énergie intense qu’il avait utilisée pour attraper des animaux à prendre soin des petites progénitures qui tombaient dans ses pièges. Le premier patient d’Allan fut un poussin âgé de quelques jours qui avait probablement été poussé hors de son nid par sa mère. Je lui ai suggéré qu’il contacte un représentant du Département de la protection de la faune qui lui montra comment prendre soin du poussin et de le nourrir.

J’ai vu d’innombrables animaux sauvages mourir sous la protection d’enfants bien intentionnés et je ne m’attendais pas à ce que ce jeune poussin devienne une exception, mais, grâce aux efforts inconditionnels d’Allan – ce qui inclut nourrir l’oiseau plusieurs fois par nuit – non seulement l’oiseau a-t-il survécu, mais il s’est épanouit rapidement. Allan aida l’oiseau à apprendre à voler lorsque les plumes de celui-ci furent assez développés.

L’oiseau était sur le point d’avoir maturé suffisamment pour être relâché dans la nature puis un événement tragique est survenu. J’étais en train de reconduire Allan au Département de conservation de l’état pour qu’ils puissent montrer le laboratoire où il faisait du bénévolat quelques jours par semaine. Allan avait amené son oiseau avec lui, comme il avait l’habitude de le faire, partout où il allait, et nous avons laissé l’oiseau dans la van de l’école pendant la visite du laboratoire. Bien que ce fût une journée tiède en début de printemps, j’ai commis l’erreur fatale de ne pas légèrement baisser mes vitres d’auto. La van est demeuré stationnée sous le soleil printanier et, lorsque nous sommes revenus une demi-heure plus tard, l’oiseau avait déjà succombé à la chaleur. Allan essaya par tous les moyens possibles de le réanimer, mais il était trop tard. L’oiseau est décédé dans les mains tremblantes d’Allan. Ça en prend beaucoup pour faire pleurer un adolescent, mais, dans les circonstances, Allan pleura sans avoir honte.

Lorsque nous sommes revenus à l’école, la mauvaise nouvelle a rapidement été partagée. Ça n’a pas pris beaucoup de temps avant que toute la communauté joigne Allan dans son chagrin et commence à préparer des funérailles élaborées. Allan construisit un petit cercueil fait de carton alors que d’autres enfants rédigèrent quelques pensées pour une tombe. Toute l’école assista à l’enterrement dans le cimetière pour animaux de l’école, qui se trouve sous le vieux murier de mon arrière-cour.

Heureusement, Allan ne prit pas beaucoup de temps avant de continuer son travail auprès d’animaux en difficulté. Un matin, quelques jours plus tard, alors qu’il se rendait à l’école, il est tombé sur un jeune pigeon abandonné. L’oiseau était en mauvaise état, mal nourri et incapable de voler. Par contre, cette fois, l’histoire s’est bien terminée. Quelques semaines après qu’Allan est prodigué des soins à l’oiseau, désormais bien développé, Allan fit en mesure de relâcher le pigeon dans la nature avec succès. Tout le monde salua le travail d’Allan pour avoir sauvé la vie du pigeon. Allan porta fièrement l’insigne d’héro pour quelques jours après.

Après deux ans parmi nous, Allan décida lui aussi de quitter sa niche scolaire, souhaitant aller dans une école secondaire. J’ai tenté de l’encourager à rester à l’École libre encore un peu, le temps qu’il fasse du rattrapage sur le plan scolaire étant inquiet qu’il se fasse encore étiqueter d’échec.

Il nous quitta néanmoins et, malheureusement, mes peurs firent confirmées. Après une semaine, j’ai reçu un appel furieux de la nouvelle enseignante d’Allan : «Ne lui avez-vous pas enseigné quoique ce soit lorsqu’il était à votre école ?» En prenant ma voix la plus calme et rassurante, je lui raconté quelques-uns des exploits d’Allan et je lui ai expliqué que, bien que ces exploits n’avaient pas nécessairement été sur le plan académique, elle allait commencer à voir des améliorations aussitôt qu’Allan se soit remis du choc d’être de retour dans le même genre de contexte de compétition et d’évaluation que celui dans lequel il avait eu si peu de succès auparavant. Je l’ai vivement conseillé de vérifier si Allan ne pourrait pas avoir un peu d’aide en ce qui avait trait aux connaissances de base qu’il ne possédait pas. La conversation s’est terminée sur une note positive et un ton cordial.

Les dieux étaient effectivement du côté d’Allan. Ils lui ont trouvé un tuteur et, vers la fin de la période d’évaluation, l’enseignante d’anglais d’Allan demanda à ses élèves de rédiger deux pages à propos d’un livre de leur choix. Allan vola la vedette. De sa propre initiative, il choisit le classique de Rachel Carson, Silent Spring, un livre qui changea à jamais le monde de la protection de la faune et de la flore. Il a ensuite écrit une mini-thèse de huit pages, que l’enseignante décida de lire devant toute la classe, affirmant que ce fut la meilleure composition qu’elle n’avait jamais reçu. Même si la composition d’Allan était bourrée d’erreurs d’orthographe, l’enseignante lui donna un gros A+.

Sally fréquentait notre école depuis plusieurs années. Plus jeune, elle était attentionnée, passionnée pour les apprentissages, pleine d’énergie et d’enthousiasme. Puis, elle frappa le mur de l’adolescence et sembla perdre l’intérêt qu’elle avait pour à peu près tout. L’enseignant en moi devint inquiet et nerveux. J’ai essayé tout ce à quoi j’ai pu penser afin d’allumer en elle une étincelle qui deviendrait une flamme, mais je réussis seulement à obtenir de la fumée.

Il y avait deux choses que Sally faisait de son temps cette année-là quand elle n’était pas occupée avec ses amis. Elle faisait fondre sans cesse de la cire de chandelles sur ses mains pour faire des moules et tissait une corde multicolore d’un petit métier à tisser qu’elle avait fabriqué à l’aide d’une bobine de fils vide. Elle tissa et tissa sans arrêt jusqu’à ce que sa corde soit assez longue pour faire deux fois le tour de l’école. Toute l’école observait avec étonnement à toutes les fois qu’elle étendait sa corde pour voir à quel point elle s’était allongée.

Les parents de Sally étaient en plein milieu d’un long divorce compliqué. Ce divorce combiné avec le début de la puberté de Sally explique probablement le réflex d’isolement de Sally. Heureusement, j’ai été en mesure de calmer mes réflexes d’enseignant et de demeurer confiant qu’elle faisait ce qu’elle avait besoin de faire – ou ne pas faire ce qu’elle n’avait pas besoin de faire. Elle continua à tisser et à faire des moules jusqu’à sa graduation.

Sally commença son secondaire dans le système centralisé d’écoles publiques d’Albany le mois de septembre suivant. Bien qu’elle était une élève parfaitement compétente, vers la fin de l’année, elle était devenue tannée des routines sans fin et du par cœur. Elle passa un an dans un pensionnat alternatif. L’année d’après, avec l’aide de sa mère et le consentement du directeur de l’école, elle suivit un programme scolaire modifié d’école à la maison avec Mary comme tutrice principale. Mary et elle ont adoré l’expérience et Sally est redevenue enjouée et désireuse d’apprendre. Après avoir reçu son diplôme du secondaire, elle fut en mesure d’obtenir une bourse pour aller à une université privée très réputée.

Sally est revenue nous voir une journée pour dire à ses vieux enseignants ce qu’elle pensait qui avait contribué le plus au succès de son heureuse transition vers l’âge adulte. Elle mentionna que ça avait été sa dernière année à l’École libre qu’elle passa, selon ses dires, «à ne rien faire».

Nous nous considérons une école thérapeutique non pas parce que nous sommes une école spéciale pour les enfants en difficultés ou parce que nous pratiquons un type de thérapie ou un autre, mais parce que nous sommes un endroit où une guérison profonde de l’esprit et, parfois, du corps se produit (à travers les années, nous avons aidé à sevrer plusieurs enfants de forts médicaments contre l’asthme). Bien que la contribution des enseignants est loin d’être insignifiante, ce qui inclut jouer un rôle de thérapeute par moments, il arrive si souvent que ce soient les instincts des jeunes qui amènent nos élèves dans la bonne direction ou ce sont les jeunes qui s’entraident. J’ai essayé de choisir les tranches de vies précédentes avec ces idées en tête.

La raison pour laquelle nous nous concentrons tant sur les difficultés émotionnelles et interpersonnelles est que nous avons observé à répétition que, lorsque ces problèmes se font accorder suffisamment d’attention, la performance scolaire des élèves tend à s’améliorer de par elle-même. Lorsque des enfants ont la liberté d’apprendre à se connaître comme ils sont, et d’être en pleine possession de leurs moyens, faire des apprentissages scolaires demande très peu de temps, certainement pas la quantité innombrable d’heures passées dans les écoles conventionnelles. Plusieurs écoles, toutefois, parce qu’ils ne se concentrent que sur les examens standardisés – et non pas parce que leur personnel est composé de mauvaises personnes – mettent la charrue avant les bœufs et insistent pour que tout le monde pousse en ignorant le roulement des roues et le creux grandissant dans lequel elles se trouvent. Rare sont les enfants qui ont renoncé à leur désir d’apprendre et de grandir. L’ennui est qu’apprendre et grandir sont très difficiles pour des jeunes continuellement restreints.

La réalité que les modèles conventionnels d’éducation sont conçus pour ignorer est que le développement humain ne se produit pas de manière linéaire. Le parcours de développement de chaque jeune est souvent étrange et énormément mystérieux, comme le sont les rêves. Lorsque nous nous rappelons à l’École libre de respecter les stratégies de développement des enfants – peu importe à quel point elles peuvent paraître étranges d’entrée de jeu – les choses finissent toujours par bien se dérouler au bout du compte.

Cela ne veut pas dire que nous utilisons une approche «laissez-faire» pour enseigner, comme on nous accuse souvent de faire. Ici, les enseignants tentent d’influencer les élèves dans une direction comme dans une autre – des fois, directement, d’autres fois indirectement ; des fois gentiment, d’autres fois, pas si gentiment. Ça dépend de chaque individu.

Par dessus tout, l’École libre essaie par tous les moyens d’être un endroit où tous ses membres peuvent découvrir et explorer toute la gamme de leurs uniques particularités. Je crois que ça fait de nous une école spéciale après tout.


[1] Mary Leue est la fondatrice de l’École libre d’Albany et y fut une éducatrice pendant plusieurs années.

 

 

 

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