Roskilde Sudbury Skole

J’ai passé une journée à Den Demokratiske Skole à Roskilde, au Danemark, qui s’appelle désormais Roskilde Sudbury Skole. Cette institution partage un bâtiment résidentiel avec les scouts afin de minimiser les frais de fonctionnement : l’école occupe les locaux pendant les jours de semaine et les scouts s’y trouvent les soirs et les fins de semaine. C’est une petite école (ayant 11 élèves) inspirée de la Sudbury Valley School aux États-Unis, comme l’école de Gent, la première que j’ai visitée. Une des particularités des écoles Sudbury est celle rendant les élèves entièrement responsables des activités qui se déroulent au sein de l’école ;les adultes ne font pas de propositions contrairement aux autres écoles libres et démocratiques. Ces derniers font partie de la communauté au même titre que les élèves : ils peuvent construire leur propre projet et être membres des comités,  mais ils y sont clairement en minorité. Ce sont donc les élèves qui organisent la vie de l’école, en créant et en s’y impliquant dans des groupes chargés de :sorties, accueil des nouveaux enfants, engagement des profs, comité de justice, comité des fêtes, etc. Les employés de l’école ne se définissent pas comme des enseignants, car ils n’ont pas nécessairement de diplôme dans le domaine de l’enseignement et préfèrent le terme « staff membres ». Ils sont cinq à travailler à temps partiel, en combinaison avec un autre emploi.

 

Dans les écoles Sudbury, il n’y a pas de compromis concernant la participation des élèves, leur liberté et l’égalité entre eux et les adultes. Les enfants deviennent donc responsables rapidement et s’impliquent dans la vie de l’école puisqu’ils sentent qu’elle leur appartient et qu’ils ont un réel pouvoir d’y changer des choses. Tous les enfants que j’ai vus à l’école avaient différentes responsabilités et étaient impliqués dans plusieurs comités. En aucun cas la pression des adultes ou leurs suggestions étaient nécessaires, car ceux-ci ont totalement confiance en la capacité des enfants de s’organiser s’ils sont dans un environnement leur permettant d’être en sécurité et pris au sérieux.

 

Les personnes qui ont fondé l’école à Roskilde travaillaient initialement à l’école de Naestved, qui sera l’objet de ma prochaine visite. Ils ont eu des différends lors d’inspections du gouvernement : certains voulaient faire des compromis afin de continuer à recevoir l’argent et d’autres voulaient contester les inspections ou refuser l’argent afin de conserver leur autonomie. L’école de Naestved a finalement mis en oeuvre les compromis exigés par le gouvernement, et les enseignants contestataires ont alors fondé l’école à Roskilde en maintenant les principes des écoles Sudbury. C’est ce que j’en ai compris, mais le conflit était encore frais et il était délicat d’aborder ce sujet. La loi sur les écoles libres (non-initiées par le gouvernement) au Danemark permet aux parents ou aux enseignants d’initier un projet d’école. La plupart des écoles libres du Danemark s’inspirent globalement du modèle des écoles traditionnelles, mais certaines, comme Den Demokratiske Skole, se démarquent.

 

 

Une journée à Roskilde Sudbury Skole

 

L'école occupe les trois étages d'un bâtiment résidentiel. Ici une partie du troisième étage qui sert de salle de jeux et de travail. Dans la chambre voisine, il y a une salle de musique.

L’école occupe les trois étages d’un bâtiment résidentiel. Ici une partie du troisième étage qui sert de salle de jeux et de travail. Dans la chambre voisine, il y a une salle de musique.

L’ambiance des écoles Sudbury est décontractée et fluide. La transparence et la confiance règnent. L’entrée est progressive entre 8h00 et 10h00, les enfants doivent rester 5 heures par jour à l’école, mais peuvent sortir comme ils le désirent, tant qu’ils écrivent leurs heures de départ et d’arrivée sur le babillard près de la porte afin de prouver leur fréquentation s’il y a inspection. Les enfants passent leur journée à jouer seuls ou en groupes, discuter, regarder des vidéos, faire de la musique, lire, participer aux comités, etc.. Chaque personne a la liberté et la responsabilité de se trouver quelque chose à faire à tout moment, il n’y a aucune intervention des adultes pour organiser ou proposer des activités. Les élèves apportent des tablettes électroniques de la maison et passent beaucoup de temps devant les écrans. Ils les utilisent pour toutes sortes de choses : parfois pour regarder des avions atterrir en temps réel avec flightradar (pratique quand on veut devenir pilote, mais qu’on a seulement 13 ans…), certaines fois pour des jeux vidéo (minecraft, Sims) ou d’autres pour regarder des vidéos.

 

J’ai assisté à une réunion du comité des jeux qui planifiait l’acquisition d’un téléviseur et d’une console de jeux vidéo. Cinq élèves et un employé étaient présents pour la rencontre. Celui-ci prenait des notes et posait des questions, tandis que les élèves discutaient de solutions et faisaient des propositions. J’ai compris qu’ils ont choisi un emplacement en considérant les conflits potentiels avec les autres éléments de l’environnement et qu’ils ont déterminé une date pour l’achat. Le tout a duré moins de dix minutes.

 

Aussi, il y a une rencontre du comité de justice tous les jours, mais je n’y ai pas assisté lors de ma journée de visite. Ce comité est constitué de 2 responsables et d’un adjoint (tous des élèves). La présence des deux responsables permet d’éviter les conflits d’intérêt : si l’un d’eux est l’objet d’une plainte ou le plaignant, l’autre prendra la relève. L’adjoint est là pour gérer les plaintes et noter les décisions. Une des responsables du comité justice m’expliquait que les élèves ont pris l’habitude d’écrire des plaintes, car c’est bon pour l’école et que les plaignants ont le sentiment d’être écoutés. Le comité de justice travaille dans l’objectif de résoudre les conflits plutôt que de trouver des coupables. Comme à l’école de Gent, la plupart des plaintes sont en lien avec le ménage et le bruit.

 

Gouvernance

 

Dans la salle d'administration, les documents sont accessibles à tous en tout temps: traces des assemblés d'écoles et des différents comités, cartable de règlements, documents fondateurs de l'école et papier de proposition et de règlements de conflit.

Dans la salle d’administration, les documents sont accessibles à tous en tout temps: traces des assemblés d’écoles et des différents comités, cartable de règlements, documents fondateurs de l’école et papier de proposition et de règlements de conflit.

Le système de gouvernance est très clair pour les enfants qui étaient présents. Tout le monde a le pouvoir de contester toutes les règles, les jeunes le savent et ils connaissent les procédures pour y parvenir. Les règles sont écrites dans un cartable et accessibles à tous en tout temps. L’assemblée générale (Skolemødet) fonctionne comme un pouvoir législatif et a lieu une fois par semaine tandis que le comité de justice (restmødet) agit comme un pouvoir exécutif. Lors de mon passage, l’assemblée générale révisait les règles pour vérifier si elles étaient encore utiles. Dans les débuts de l’école, il y a eu des problèmes avec certains élèves, qui étaient violents, et l’assemblée a voté des règles pour surmonter ce problème. Maintenant que le problème est résolu, ils n’ont plus besoin de ces consignes ; c’est la raison pour laquelle on en questionne la pertinence. Aussi, l’école a changé de bâtiment dernièrement et certaines règles ne s’appliquent plus ou doivent être ajustées au nouvel environnement.

 

Les élèves ont des responsabilités pour le ménage et un horaire des tâches est établi en début d’année. Aussi, les élèves qui s’impliquent dans un comité doivent y rester pour un certain temps. Par exemple, ceux qui s’impliquent dans le comité de justice doivent y rester au moins une demie année. Les rencontres des comités et de l’assemblée sont ouvertes. J’ai pu voir des employés et des élèves discuter et prendre des décisions concernant le budget de l’école et il n’y a eu aucune gêne à ce que j’aille moi-même consulter les colonnes du budget.

 

Les parents

 

Malgré l’ouverture de l’école à accueillir des familles de différentes classes sociales, une sélection est effectuée : seuls sont retenus les enfants qui vivent déjà avec des parents accordant de l’importance à la liberté et l’autonomie et faisant confiance aux capacités de l’enfant de se développer de lui-même. Il y a donc initialement une entrevue afin de s’assurer que les parents comprennent bien dans quoi ils s’embarquent. L’idée ici est d’éviter qu’un enfant ait à gérer des contradictions entre l’école et la maison. Il nous paraît évident que si l’enfant décide de jouer à minecraft tout le temps pendant deux semaines, il faut que la famille et l’école évitent de lui proposer directement ou indirectement de faire autre chose :mettre de la pression, obliger à obtempérer, passer des commentaires, etc. Avoir totalement confiance en l’enfant, c’est accepter de ne pas voir les résultats de son éducation tout de suite, mais supposer qu’il va rester curieux, enthousiaste et créatif toute sa vie comme l’est un enfant de 4 ou 5 ans.

 

 

Mot de la fin

Comme l’école Sudbury de Gent où les élèves et l’employé ont décidé de se payer un avocat et de visiter le parlement, les élèves de la Roskilde Sudbury Skole ont un intérêt pour les lois et la vie citoyenne des adultes. Le comité de justice a organisé une sortie au tribunal pour pouvoir comparer la justice qu’ils vivent à l’école et celle qui est vécue par les adultes. Il existe beaucoup de documentation sur le modèle de l’école Sudbury: Leur site internet contient plusieurs vidéos, des articles et des livres qui expliquent en détail comment fonctionne l’école.

Jean-Simon Voghel est un jeune enseignant à la retraite. Il est également un des membres-fondateurs du RÉDAQ.

 

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