Pour ne plus sacrifier sa relation avec son enfant au nom de l’école

Cet article est la deuxième partie de l’article Une première visite d’une école démocratique.

Adolescent, j’étais toujours mal à l’aise pour ceux et celles de mes compagnons de classe dont les parents enseignaient à l’école. Dans chacune des trois écoles conventionnelles que j’ai fréquentées au secondaire, j’étais mal à l’aise car je savais ce que les autres enfants (et moi) disions dans le dos de leur père ou de leur mère qui enseignait. black-and-white-daughter-family-love-mother-favim-com-110567J’étais au courant pour les graffitis à propos de ces enseignant(e)s sur les pupitres de classes et dans les salles de bain. Je savais qu’à leur place, je n’aurais pas été en mesure d’endurer voir mon père ou ma mère demander (par obligation) aux élèves de ma classe devant moi de suivre des instructions, de faire tel exercice ou tel examen alors qu’ils ne souhaitaient pas le faire. Je savais surtout que ces camarades de classe allaient très rapidement réaliser comment des dizaines voire des centaines d’adolescent(e)s se sentaient par rapport à leur parent-enseignant, qui, malgré tout, était bien intentionné et devait aussi les aimer plus que tout au monde.

C’est pourquoi, lors de ma première visite dans une école démocratique, j’ai été si surpris de voir interagir un élève, David, et sa mère qui enseignait à cette école. Âgé de 15 ans, David était coiffé de rasta, il portait un t-shirt troué, un pantalon kaki et des autocollants de différents groupes de musique sur son sac-à-dos. Son rire était fort, plein d’assurance, mais aussi très contagieux. Ses interactions avec sa mère au cours de la journée peuvent être illustrées par un geste qui a semblé anodin aux yeux de chacun des membres de l’école. Alors que sa mère était en discussion avec d’autres élèves, il s’approcha d’elle et lui fit une colle comme je n’avais jamais vu un adolescent faire à sa mère, et ce, devant tous les autres élèves. Encore à ce jour, je ne crois pas avoir vu un autre adolescent faire un câlin à sa mère qui voulait autant dire «je t’aime». C’est pour cette raison que je n’ai pas été surpris d’entendre des choses similaires à propos d’autres élèves lors d’une conversation avec une dame dont les enfants du conjoint avaient fréquenté une école démocratique pendant toute leur scolarité. Lorsque je lui ai demandé si elle avait remarqué quelque chose de particulier à propos des enfants de son conjoint ou s’il y avait quelque chose qui ressortait, elle me dit : «Je peux te dire une chose sans aucun doute. Ils adorent leur mère.», tout en étirant le mot «adorent» afin de mettre l’accent sur ce mot.

Je trouve ces expressions d’amour significatives du point de vue de l’éducation pour plusieurs raisons. Je me demande s’il n’y a pas plusieurs parents qui, sans nécessairement le vouloir, finissent par sacrifier leur relation avec leur enfant afin de lui imposer une certaine forme d’éducation. Une bonne relation avec ses enfants n’est-elle pas plus bénéfique tant pour la relation entre un parent et son enfant que pour la société à long terme, qu’un type de scolarisation qui n’est pas toujours choisi par l’enfant? Lorsque la relation d’amour entre un parent et son enfant est sacrifiée, un apprentissage durable et constructif peut-il se produire ?

Un autre aspect qui a attiré particulièrement mon attention lors de ma première visite dans une école démocratique a été de voir une enfant de 5 ans, Leah, apprendre à écrire son nom. Évidemment, nul besoin d’aller dans une école démocratique pour être témoin d’un tel évènement. La différence est que, très souvent dans des écoles démocratiques, il ne se donne pas de cours pour enseigner l’écriture et ce n’est pas parce que les enseignant(e)s ne souhaitent pas donner ce genre d’enseignement, loin de là. En fait, plusieurs enseignant(e)s dans ce type d’écoles ont mentionné n’avoir jamais eu à donner de cours de lecture pour initier les plus jeunes. En effet, dans la très grande majorité des cas (voir Greenberg, 1995; Gray, 2013), les jeunes apprennent par eux-mêmes. L’écriture est si présente dans notre société, donc dans la vie des enfants, que ce soit dans leurs jeux vidéos ou autres, les livres, sur leurs vêtements, dans leurs émissions de télé… que lorsque laissés à eux-mêmes, sans pression d’apprendre, ils vont d’eux-mêmes souhaiter décoder notre système d’écriture. Surtout, s’ils vivent des situations signifiantes. Dans le cas de Leah, elle a écrit son nom pour la première fois alors qu’elle participait à un comité de résolution de conflits (parfois appelé comité judiciaire – plus sur le sujet dans un futur article). En effet, Leah avait été impliquée dans un conflit avec une autre membre de l’école, Mya. À travers le comité de résolution de conflits, Leah et Mya se sont engagées à changer leur comportement respectif et le comité composé d’adultes et d’enfants leur a demandé de signer un document pour officialiser leur engagement. Rapidement, Dori, une des enseignantes, s’est portée volontaire pour aider Leah à écrire son nom. Elles tracèrent chacune des lettres de son nom tranquillement et Leah repartit bien heureuse. Cette situation me porte à croire que lorsqu’on permet aux jeunes de découvrir l’écriture à leur propre rythme, ils finissent tous par réaliser le potentiel incroyable qui se cache derrière ce système de codes et, par le fait-même, souhaitent s’approprier ce potentiel.

Plusieurs autres aspects de ma visite m’ont fort surpris, comme l’absence de cloche, d’horaire imposé pour le dîner, de test, d’examen, de curriculum. Chacun de ces éléments contribuent à ce que l’enfant auto-dirige son apprentissage, ce qu’en anglais on appelle : self-directed learning. J’ai souhaité parler de l’expression de l’amour entre un adolescent et sa mère et de la découverte de l’écriture par Leah car je suis persuadé que le fait que l’apprentissage soit dirigé et choisi par l’enfant lui-même y soit pour beaucoup pour qu’un adolescent de 15 ans se sente aussi à l’aise de démontrer son affection pour sa mère enseignante devant ses camarades de classe.

Marc-Alexandre Prud’homme est le fondateur du RÉDAQ. Il enseigne à temps partiel à Compass à Ottawa et travaille comme chargé de cours en éducation à l’UQAC.

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