Aventurijn

J’ai passé une semaine à l’école Aventurijn à Loenen en Hollande. L’école existe maintenant depuis 15 ans et accueille entre 25 et 35 élèves. Au début, elle était gérée par quatre personnes, mais elles se sont séparées après deux ans parce qu’elles ne s’entendaient pas au sens à donner à la liberté. Deux personnes ont fondé une autre école (Wonderwijs) localisée à côté, littéralement dans le même bâtiment. Cette dernière est maintenant fermée puisqu’elle recevait de l’argent du gouvernement et peu à peu, des normes plus restrictives ont fait qu’il était alors impossible de continuer en conservant les principes d’une école libre. C’est la compréhension que j’en ai eue, par contre, la véritable histoire est décidément plus complexe.

L'atelier de menuiserie et de construction est accessible à tous, le matériel est diversifié et provient souvent de récupération et de dons.

L’atelier de menuiserie et de construction est accessible à tous, le matériel est diversifié et provient souvent de récupération et de dons.

Aventurijn est une école privée sans subventions du gouvernement afin de rester indépendante. Elle a tout de même subi des inspections et doit se conformer à certaines règles concernant l’engagement des enseignants et l’obligation des enfants à être présents. Elle a adopté une position conciliante avec les inspecteurs sans toutefois se laisser imposer leur vision. Le premier inspecteur, qui est venu évaluer l’école avec les mêmes critères que les écoles publiques traditionnelles qui reçoivent de l’argent, sa conclusion était que ce n’était pas possible de maintenir l’école ouverte.

Une bonne compréhension de la loi a permis de contester cette première inspection, car l’inspecteur devait faire son travail en considérant la philosophie et les principes pédagogiques de l’école, ce qu’il n’avait pas fait. Le juge lui a donc demandé de refaire son travail. Il est retourné à l’école et a entrepris de comprendre sa philosophie et de faire des rapprochements avec les critères qu’il avait à évaluer. Il a aidé l’équipe d’enseignant à réécrire les principes pédagogiques de l’école dans un langage qui correspond aux exigences du gouvernement, sans toutefois faire de compromis sur le terrain. Les membres du personnel de l’école ont eu à prendre en notes ce que faisaient les enfants durant la journée afin de montrer à l’inspecteur qu’ils vivaient assez d’expériences enrichissantes.

Une journée à Aventurijn

L’école est organisée en trois groupes d’enfants séparés selon les âges (4 à 8, 7 à 13 et 12 à 18) et chaque groupe a son (ses) enseignant(s) et son local. Les âges sont approximatifs, car ce sont les jeunes qui décident quand ils veulent changer de groupe.  Ils ont la possibilité de faire une période d’essai où ils peuvent passer d’un groupe à l’autre. Aussi, les jeunes peuvent se promener librement dans l’école ou à l’extérieur et ne sont pas cloisonnés dans leur local, ainsi, ils peuvent aller dans les autres locaux sauf si les enfants de ce groupe leur demandent de quitter. Chaque groupe a un cercle de discussion au début et à la fin de la journée. Ce cercle est animé par l’enseignante et est suivi d’un jeu coopératif.

Les jardins sont luxuriants et offrent plusieurs possibilités de cachette.

Les jardins sont luxuriants et offrent plusieurs possibilités de cachette.

C’est obligatoire et cela a pour but de renforcer le sentiment de communauté; auparavant, les enfants entraient et allaient directement faire ce qui les intéressaient sans nécessairement dire bonjour aux autres. Les adultes ont senti qu’il était important d’avoir un moment pour échanger, régler les conflits, discuter des projets, prendre des décisions et donner de l’information sur le déroulement de la journée. À la fin de la discussion et du jeu du matin, les enseignants proposent une activité et les élèves ont le choix d’y participer ou non. Il n’y a pas de cour à proprement parler, par contre, les élèves peuvent se donner des objectifs et demander de l’aide à l’adulte afin d’atteindre ses objectifs. Aussi, il y a du matériel diversifié à disposition qu’ils peuvent utiliser librement ou lors d’ateliers proposés par l’adulte : tissus, outils, matériel de construction (bois, récupération, ferraille, etc.), instrument de musique, matériel de sport, bibliothèque, grand jardin, enclos avec chèvres, moutons et poules, modules de jeux, aire de feux, trampoline, etc. Les espaces diversifiés sont grands avec plusieurs recoins et cachettes. Il y a toujours moyen de trouver un endroit calme ou de l’action.

Les heures de repas sont obligatoires pour les petits et moyens, car les adultes ont observé que certains enfants étaient tellement absorbés dans leur activité qu’ils en oubliaient de manger. Cela les rendait irritables et pouvait provoquer des conflits ou des tensions. En contrepartie, il y a des tensions lorsque les enseignants tentent, parfois sans succès, de demander aux élèves de venir manger. Les adultes se positionnent en observateurs et proposent une structure (ou non) selon les manques qu’ils perçoivent. Il y a donc une marge de manoeuvre à la liberté qu’on laisse selon si l’enfant se développe bien dans la structure ; selon eux, certains enfants ont besoin de règles plus strictes et d’autres ont besoin de plus d’espace pour se développer. Étant donné mon cours passage, je ne sais pas quel est le rôle de l’adulte et celui de l’enfant dans l’établissement des structures qui guident sa vie, probablement cela varie d’une intervention à l’autre, d’une personne à l’autre. Par contre, je comprends qu’il y a une volonté de comprendre les motivations et les intérêts de l’enfant tout au long du processus : si un enfant conteste la structure, on le questionnera sur son intérêt et sur l’intérêt d’avoir une structure. Il y a donc la volonté constante de communiquer et de comprendre l’autre.

Gouvernance

Il n’y a pas d’assemblée d’école régulière parce que les adultes ont constaté que la plupart des élèves ne s’y intéressaient pas. Par contre, la directrice de l’école m’a dit qu’ils ont la possibilité d’en demander, s’ils en ressentent le besoin. Cependant, quelques adolescents que j’ai questionnés à ce sujet n’étaient pas au courant. Peut-être qu’ils étaient nouveaux dans l’école, que les assemblées d’école sont habituellement réclamées par des adultes ou encore que ces questions sont réglées durant le cercle du matin, car la majorité des discussions ont lieu dans les 3 (un pour chaque classe) cercles du matin et du soir.

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À gauche, les chaises pour le cercle du matin. Derrière cette énorme bibliothèque se cache une salle de légo, une cuisine et des tables pour travailler et manger. Cet espace est dédié aux élèves moyens.

Je n’ai pas su si les élèves étaient en mesure de changer les règles de l’école ou de classe durant ces rencontres du matin et du soir. Aussi, les discussions du matin et du soir n’ont pas de structure fixe comme l’aurait une assemblée, les enfants n’ont donc pas conscience nécessairement qu’une structure existe (si elle existe) appuyant leurs prises de décisions. Par contre, il peut y avoir des réunions pour discuter spécifiquement d’une situation (exemple, les règles d’utilisation du trampoline), mais je ne pense pas que ce sont les enfants qui prennent l’initiative de faire ces réunions.

Un exemple, lorsque j’étais présent, il y avait une sortie d’organisée pour aller visiter la station d’épuration des eaux s’adressant aux élèves plus vieux. Certains adolescents ne voulaient pas y aller, mais n’ont pas de structure officielle afin d’exprimer leur désir de rester à l’école. Je n’ai pas su si les enseignants étaient au courant de la volonté de certains élèves de rester à l’école, par contre, les élèves m’ont dit qu’ils étaient obligés de suivre le groupe. Aussi, certains jeux (les cartes Magic, jeux à l’ordinateur) sont interdits avant une certaine heure, les élèves s’en plaignent, mais n’ont pas, du moins, ignorent qu’ils ont un de pouvoir politique pour changer les règles, malgré le discours officiel affirmant le contraire. Du moins, ce pouvoir politique sur les règles et la gestion de l’école n’est pas exprimé clairement dans la structure de l’école.

Un autre aspect important de l’école est qu’il n’y a pas de structure définie pour régler un conflit. On fait confiance en l’enfant pour qu’il voit par lui-même que son geste demande réparation, les adultes lui demandent parfois d’écouter les autres, mais on laisse aux enfants le soin de trouver les solutions. Les enseignants misent sur la prévention en faisant des jeux coopératifs, en utilisant la communication non violente, les discussions, ou en montrant les images de cristaux de glace de Masaru Emoto.

Les parents

Plusieurs parents sont impliqués dans l’école comme bénévole, pour l’animation d’activités, l’entretien du jardin, l’entretien des bâtiments, pour l’entretien ménagé, etc. Le ménage quotidien (balai, vaisselle, rangement) de leur local est fait pas les élèves, les parents font les travaux plus gros, par exemple, préparer l’école aux journées portes ouvertes ou le ménage des toilettes. Aussi, l’école est ouverte à la présence de parents, surtout pour les plus petits, afin de permettre une transition douce entre la famille et l’école. Il y a la possibilité pour les petits de commencer l’école progressivement en commençant par 2, 3 jours par semaine.

 Les restes d'une activité où on fait couler de l'eau, l'étang étant juste derrière. Les enfants ont souvent l'occasion de jouer avec de l'eau, peut-être un des charmes de la Hollande.

Les restes d’une activité où on fait couler de l’eau, l’étang étant juste derrière. Les enfants ont souvent l’occasion de jouer avec de l’eau, peut-être un des charmes de la Hollande.

Les adultes qui s’impliquent connaissent les valeurs de l’école et la plupart adoptent une attitude cohérente avec les employés. Par contre, la présence d’adulte qui aurait une attitude différente avec les enfants ne semble pas déranger, on accueille la diversité et on considère que les enfants sont en mesure de comprendre que les adultes ne réagissent pas tous de la même manière. On voit cette diversité comme une source d’apprentissage pour tous.

Témoignages

Les parents et les enfants ont témoigné avoir senti une grande différence s’ils arrivaient de l’école traditionnelle. D’abord sur leur état de santé et sur leur niveau de confiance qui s’améliore après la transition ; il faut dire que s’ils ont choisi de changer, c’est que souvent ça ne fonctionnait pas bien dans leur ancienne école. Plusieurs évoquent l’adaptation qu’ils ont dû faire, les enseignants parlent de se déséduquer, c’est-à-dire que l’enfant doit reprendre le contrôle de sa vie et ne plus attendre qu’un adulte vienne lui donner des consignes. Cette transition est importante à comprendre, car durant ce temps, l’enfant n’est pas très actif aux yeux de l’adulte, ne démontre pas vraiment d’intérêt pour quoi que ce soit et se réfugie dans la facilité (jeux d’ordinateurs, bandes dessinées, certains se plaignent qu’ils s’ennuient, mais ne font rien). Les élèves plus vieux qui sont arrivés de l’école traditionnelle m’ont dit que ça leur a pris autour d’un an pour se sentir responsables de leur propre sort et de se sentir autonomes et actifs. Il y a aussi le sentiment que l’école transmet des comportements et des habitudes entrepreunariales en laissant les enfants approfondir des sujets qui les intéressent.

Mots de la fin

À Loenen, j’ai pu rencontrer les premiers adultes qui ont vécu toute leur scolarité dans des écoles libres. D’abord, Rob se dit être une tête libre, il n’accepte pas les vérités seulement parce que beaucoup les pensent ou parce que quelqu’un le dit. Il se considère marginal, curieux et enthousiaste. Il a démarré deux entreprises : une pour donner des formations d’orientation pour aider les gens à trouver l’emploi qui leur convient. L’autre pour conseiller les gouvernements sur ce qu’ils devraient faire pour que les gens trouvent des emplois qui leur conviennent. Aussi, il gère une équipe de 35 personnes qui organise la transition de certains pouvoirs politiques du national vers le municipal en Hollande : seulement la Suède a fait une transition semblable. Sa compagnie est engagée par le gouvernement pour faire ce travail et pourtant, il n’a pas de formation supérieure.

Ensuite, Pepijn a fait toute sa scolarité à Aventurijn. Il est passionné d’informatique et a appris par lui-même.  Il est allé à l’université et a constaté que les programmes étaient deux ans en retard sur ce qu’il connaissait. Il n’a pas pu avoir de dérogation pour aller à un niveau supérieur, donc il n’y est pas allé. Il a eu un emploi payant dans son domaine mais il a quitté parce qu’il trouvait ça ennuyant. Maintenant, les entreprises l’appellent pour qu’il vienne travailler pour elles. Il n’a pas encore 25 ans et veut partir sa propre entreprise parce que travailler pour les autres ne représente pas assez de défi.

Combien de personnes qui n’ont pas été dans l’obligation d’apprendre sont capables de plus que la majorité ?

Jean-Simon Voghel est un jeune enseignant à la retraite. Il est également un des membres-fondateurs du RÉDAQ.

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